SIRIPOJ CHAMROENVIDHYA
Quand la carte se passe du territoire parce que le trésor est de l’avoir dessiné
Je me souviens de cette visite d’un atelier du Grütli
ou Siripoj Chamroenvidhya
m’invita pour voir son dernier travail. Depuis que celui-ci avait pris possession
du lieu, je m’attendais bien sûr à ce
que l’amplitude de l’espace, la qualité de la lumière ait une incidence sur sa
pratique. Mais la pièce qu’il me montra ce jour-là me fit l’effet d’une révélation. L’œuvre qui
s’offrait à moi occupait la quasi-totalité de deux murs de l’atelier pour
mesurer dans sa totalité 200 cm x 840 cm . Je
reconnaissais évidemment un thème cher à son travail, le paysage
déterritorialisé d’un contexte repérable, mais traité dans un langage formel
trahissant avec subtilité l’origine asiatique de l’artiste. Un lieu donc, le
Khor Chang, au milieu du golfe du Siam, une topique traitée avec la fiction
perspectiviste de deux points de fuite. Des terres apaisantes comme
apparaîtraient sans doute des îles longtemps cherchées, un petit matin dans les
brumes de l’aurore, après avoir navigué des jours et des nuits à leur
recherche. Comme si la cartographie était assimilée à une autre fonction quand
la carte se passe du territoire parce
que le trésor
est de l’avoir dessiné.
Et surtout devant ces
terres, l’eau, l’immensité de la mer. « Toute l’eau de la mer ne pourra
pas… » disait Guy Debord
en réponse peut-être à «l’océan, ô grand célibataire » de
Lautréamont. La thématique aquatique est récurrente chez Siripoj
Chamroenvidhya, elle lui permet de traiter l’espace
sans autre que cette seule présence. Un certain nombre de dessins de formats
oblongs suggèrent une immensité de par l’unique traitement en dégradé d’une
multitude de petits traits horizontaux.
Hors, face à cette pièce « Horizon »….une chose m’apparut avec une grande évidence dans l’appréciation intuitive de ce travail que j’avais depuis longtemps. Le paradoxe de traiter du thème naturaliste de l’eau avec du bois calciné confère un aspect universaliste à son œuvre, l’artiste figure la mer avec des restes de feu puisque le fusain n’est rien d’autre que cela. « S’il faut faire au feu la part du feu, et seulement sa part, je m’y refuse absolument » disait André Breton. Siripoj Chamroenvidhya, quant à lui, traite par ses fusains des éléments essentiels du monde tels que le ciel et l’eau avec comme seuls moyens la présence du papier et l’ humilité du tracé du feu consumé.
Et chaque fois, quels que soient la proposition et le format, « rien n’aura eu lieu que le lieu
Dans ces parages
Du vague
En quoi toute réalité se dissout »1)
Joseph Farine
Avril 2008
1) Stéphane Mallarmé